EN FAIT

 

Considérant que les faits de la cause peuvent se résumer ainsi:

 

Le requérant, ressortissant allemand, réside à B. (République Fédérale

d'Allemagne). Vers la fin de 1953, le Service des Contributions

(Finanzamt) de cette ville ouvrit contre lui une enquête administrative

pour ne pas avoir déclaré, au titre des exercices 1948 à 1951, divers

revenus d'un montant global d'environ ... DM. X. fut même "arrêté"

(festgenommen) le ... 1953, vers midi, et détenu dans les locaux dudit

Service. Les agents de celui-ci lui auraient annoncé qu'ils ne le

traduiraient pas devant un juge avant une journée entière et ne le

libéreraient que s'il avouait, par écrit, et en justice, l'ensemble des

faits avancés à sa charge. Ils acceptèrent cependant qu'il confiât sa

défense à M. A., conseiller fiscal, et à Me C., avocat.

 

Les ... et ... 1953 eut lieu, dans les bureaux du Finanzamt, une séance

d'examen des preuves (Beweisprüfungsverhandlung) à laquelle

participèrent, outre le requérant et ses défenseurs,

l'Oberregierungsrat D., Directeur du Service, et plusieurs de ses

collègues. A. et C. demandèrent instamment au fisc, à de nombreuses

reprises, l'autorisation de lire, soit à leur domicile soit sur place,

le dossier établi par le Contrôle Fiscal (Fahndung) et dont la plupart

des pièces leur étaient totalement inconnues, ainsi qu'une masse de

documents saisis chez X. et qu'ils n'avaient jamais eu l'occasion de

consulter. Ils essuyèrent une série de refus catégoriques, motivés par

la nécessité de régler l'affaire avant Noël.

 

Dans ces conditions, et pour couper court aux poursuites pénales que

l'administration menaçait de déclencher contre X. pour faux et usage

de faux, MM. A. et C. invitèrent leur client à cesser un combat inégal

pour rechercher une solution amiable.

 

Le ... 1953, le requérant - élargi (quatre jours auparavant) après

quelques heures de "détention" - comparut à nouveau, assisté de MM. A.

et C., devant M. D. et ses collègues. Il conclut avec le fisc une

transaction (Unterwerfung) par laquelle il admettait lui devoir quelque

... DM pour la période comprise entre la ... semaine de 1948 et 1952

et renonçait à introduire aucun recours (Einspruch) contre la taxation

(Steuerfestsetzung) qui serait décidée à son sujet sur cette base. De

son côté, le Service des Contributions se serait engagé à ne pas

mentionner, lors de la publication de l'amende de ... DM qui s'ajoutait

à la dette fiscale proprement dite, la qualité de "Landrat zur

Wiederverwendung" (Sous-préfet en disponibilité) que possède X. La

transaction du ... 1953 fut approuvée, le ... 1954, par la Direction

Supérieure des Finances (Oberfinanzdirektion) d'E.

 

En guise de protestation symbolique contre les entraves rencontrées

dans l'accomplissement de leur mandat, A. et C. signèrent le

procès-verbal de transaction et de renonciation comme simples témoins

et non comme défenseurs.

Le ... 1954, le fisc adressa à X. de nouvelles feuilles d'impôts,

rectifiées en fonction de la transaction du ... 1953. Quant à l'amende

fiscale, elle fut publiée le ... 1954; le titre de Landrat zur

Wiederverwendung figurait en gros caractères sur l'avis en question.

 

Le ... 1954, le requérant envoya au Service des Contributions une

lettre d'"opposition" (Einspruch) qui déniait à celui-ci le droit

d'exiger un paiement intégral avant le ... Le ... 1954, il compléta

cette lettre en alléguant que le fisc ne respectait pas l'accord du ...

1953; d'après lui, la remise partielle concédée à cette date devait

valoir pour toutes ses ressources imposables; or, le fisc voulait y

soustraire certains revenus locatifs du requérant. X. affirmait qu'une

telle inexécution unilatérale du contrat de transaction l'autorisait

à attaquer la renonciation au droit de recours. Le ... 1954, enfin, il

demanda le retrait (Aufhebung) de l'ensemble des décisions qui lui

avaient été notifiées le ...; à cette occasion, il argua pour la

première fois de la "nullité" de la renonciation susmentionnée, mais

sans s'en expliquer en détail.

Le Service des Contributions entendit F., avocat du requérant, ainsi

que M. D. et l'un de ses collègues. Ces derniers auraient reconnu, en

partie, la matérialité des pressions exercées en ... 1953 mais auraient

invoqué, pour les justifier, la nécessité d'empêcher toute manoeuvre

dilatoire. Quoi qu'il en soit, le Finanzamt se retrancha derrière les

termes de la transaction du ... 1953 et, en conséquence, déclara

l'opposition irrecevable.

 

Le ... 1954, X. interjeta appel (Berufung) auprès du Tribunal des

Finances (Finanzgericht) (du Land de G.). Il réclama l'annulation de

la renonciation du ... 1953 en raison de la "contrainte" qu'il avait

subie à l'époque et de l'attitude ultérieure du fisc. Le Tribunal,

siégeant à H., le débouta néanmoins le ... 1957.

 

Le requérant se pourvut alors devant la Cour Fédérale des Finances

(Bundesfinanzhof) qui confirma, le ... 1960, le jugement a quo. La cour

estima en effet que le pourvoi:

- manquait de fondement, pour autant que X. mettait en doute

l'indépendance du Finanzgericht de G. en tirant argument des articles

4 paragraphe 2 et 8 paragraphe 1 de l'Ordonnance (Verordnung) n° 175

du Gouvernement militaire allié en Allemagne (nomination et contrôle

hiérarchique des juges par le Ministre des Finances);

- était tardif, pour autant que le requérant critiquait la procédure

suivie par le fisc en 1953.

 

A cet égard, la Cour commença par constater que, selon l'article 245

du Code des Impôts (Abgabeordnung), "le délai pour introduire le

recours est d'un mois".

 

La Cour ajouta que même si la lettre adressée par X. au Service des

Contributions le ... 1954 avait réellement le caractère d'une

opposition régulière, l'intérêt de la sécurité juridique

(Rechtssicherheit) exigeait qu'il formulât tous ses griefs dans le

délai légal d'un mois. Or, dans sa lettre précitée, le requérant ne se

plaignait pas expressément de la "contrainte" exercée sur lui, ni des

atteintes prétendument portées aux droits de la défense, pas plus qu'il

ne contestait la validité de la renonciation du ... 1953 ni les

modalités de publication de l'amende fiscale: il ne le fit que dans son

mémoire complémentaire du ... 1954 et son appel (Berufung) du ... 1954,

alors qu'il eût fallu, selon la Cour, présenter ces moyens au plus tard

le ... 1954 (pour la mention du titre de Landrat zur Wiederverwendung)

ou le ... 1954 (pour le reste).

 

X. saisit enfin la Cour Constitutionnelle Fédérale

(Bundesverfassungsgericht) le ... 1960. Alléguant la violation des

articles 3 paragraphe 1 et 103 paragraphe 1 de la Loi fondamentale

(Grundgesetz), il reprocha au Bundesfinanzhof, en substance:

- d'avoir abusivement considéré que l'Einspruch du ... 1954 ne se

dirigeait pas contre la renonciation du ... 1953;

- d'avoir appliqué strictement le délai légal d'un mois, tandis que la

jurisprudence antérieure en assouplissait la rigueur lorsque, comme en

l'espèce, des négociations avaient eu lieu entre le fisc et un

contribuable pendant le cours dudit délai;

- de ne pas avoir censuré les atteintes aux droits de la défense

commises par le Finanzamt les ... et ... 1953, bien que la séance

d'admission des preuves corresponde à l'audience principale

(Hauptverhandlung) du procès pénal ordinaire et, par suite, doive

offrir les mêmes garanties;

- d'avoir rendu une décision de surprise (Überraschungsentscheidung)

en statuant presque uniquement sur la base du délai légal d'un mois

sans avoir, au préalable, donné à penser que cette question pourrait

revêtir de l'importance à ses yeux, et ce d'autant plus que le

Finanzgericht avait tranché cette même question en faveur du requérant;

- de ne pas avoir reconnu que les Finanzgerichte ne jouissent pas d'une

indépendance véritable.

 

Le ... 1960, le Juge-rapporteur I. a indiqué à X., en vertu des

articles 24 et 91 a) du Bundesverfassungsgerichtsgesetz, que la requête

paraissait se heurter à divers obstacles:

- à la différence de la Cour Fédérale de Justice (Bundesgerichtshof),

la Cour Constitutionnelle Fédérale n'a pas compétence pour redresser

toute erreur de droit imputable aux juridictions inférieures, mais

seulement pour veiller au respect des droits fondamentaux;

- à supposer que l'article 103 paragraphe 1 du Grundgesetz s'applique

aux procédures fiscales et que le Service des Contributions de B. en

ait enfreint les prescriptions, cette "violation" se trouverait réparée

puisque le requérant a eu toute latitude pour exposer au Finanzgericht

ses arguments de fait et de droit;

- si les tribunaux ont l'obligation de ne pas prononcer des jugements

ou arrêts de "surprise", rien ne les astreint pour autant à laisser

entendre aux parties, par avance, ce que sera leur sentence;

d'ailleurs, l'administration avait soulevé le problème du délai d'un

mois et devant le Finanzgericht et devant le Bundesfinanzhof;

- la législation en vigueur accorderait aux Finanzgerichte toute

l'indépendance désirable.

 

Le ... 1960, l'avocat de X. a présenté certains moyens nouveaux. Il a

fait valoir que le Bundesfinanzhof ne répondait pas, par sa

composition, aux exigences de l'article 101 paragraphe 1 in fine du

Grundgesetz. Il a également avancé que le Finanzgericht et le

Bundesfinanzhof avaient méconnu les articles 2 paragraphe 1, 92 et 101

paragraphe 1 in fine du Grundgesetz en omettant de constater que la

renonciation du ... 1953 était entachée de nullité par elle-même ou,

à tout le moins, en raison des circonstances de la cause.

 

Le Juge-rapporteur a répondu en substance, le ... 1960, que ces deux

griefs étaient tardifs et que le second, quant à l'un de ses aspects

(circonstances de la cause), ne tenait pas compte des limites de la

compétence du Bundesverfassungsgericht, telles que M. I. les avait

rappelées dans sa lettre du ... 1960.

 

Le ... 1960, la Cour Constitutionnelle Fédérale a rejeté le recours de

X. en vertu de l'article 91 a), alinéa 2 du

Bundesverfassungsgerichtsgesetz.

 

Le professeur J. (qui représente le requérant devant la Commission) a

signalé, dans un mémoire du ... 1960, que "la procédure concernant la

procédure transactionnelle relevant du droit fiscal coercitif

(steuerstrafrechtliche Unterwerfungsverhandlung) aux termes de

l'article 445 de l'Abgabeordnung est pendante devant le tribunal de

première instance (Amtsgericht) de K., la Cour Fédérale des Finances

(Bundesfinanzhof) l'ayant renvoyée audit tribunal après avoir cassé le

jugement interlocutoire (Vorentscheidung) du Tribunal des Finances

(Finanzgericht) de H., en le chargeant d'examiner la procédure de

transaction du point de vue de la nullité et, éventuellement, de la

reprise de la procédure (Wiederaufnahme des Verfahrens)".

 

Par lettres des ... et ... 1961, le représentant du requérant, à la

demande du Secrétariat, a fourni certains renseignements

complémentaires au sujet de la procédure en question. Il a, en outre,

insisté sur la nécessité de distinguer, dans la transaction du ...

1953, deux séries d'aspects: ceux qui ressortissent au droit fiscal

(steuerrechtliche Unterwerfungsverhandlung) et ceux qui touchent au

droit pénal fiscal (steuerstrafrechtliche Unterwerfungsverhandlung).

Le professeur J. précise que la requête n° 945/60 porte uniquement sur

les premiers, alors que l'instance encore pendante devant l'Amtsgericht

de K. concerne exclusivement les seconds. En conséquence, il ne sera

plus fait mention de ces derniers dans la présente décision.

 

Considérant que les griefs du requérant peuvent se résumer ainsi:

 

Le requérant allègue la violation:

- de l'article 5 paragraphe 3 de la Convention, pour ne pas avoir été,

aussitôt après son "arrestation" du ... 1953, traduit devant un juge

ou un autre magistrat habilité par la loi à exercer des fonctions

judiciaires;

- du paragraphe 3 a), b) et c) de l'article 6, en raison des conditions

dans lesquelles se sont déroulées ses "négociations" avec le Service

des Contributions de B. Assurément, le paragraphe 3 ne vaut que pour

les "accusés"; il s'appliquerait néanmoins en l'occurrence, car la

transaction du ... 1953 ne pourrait se dissocier de la procédure de

droit pénal fiscal (Steuerstrafverfahren) et, partant, souffrirait des

mêmes vices que cette dernière.

 

Le professeur J. invoque aussi, au nom de X., le paragraphe 1er de

l'article 6. Il soutient que la procédure de transaction en matière

fiscale (Unterwerfungsverfahren, article 445 de l'Abgabeordnung)

n'offre pas les garanties d'une instance judiciaire bien qu'elle

aboutisse à une décision revêtue de l'autorité de la chose jugée. A

l'appui de cette assertion, il cite l'opinion de von Weber

(Monatsschrift Deutsches Rechtes, 1955, page 388) et de Woesner (Neue

Juristische Wochenschrift, 1961, page 1384).

Il en irait de même de la procédure de renonciation à l'"Einspruch".

En effet, pareille renonciation empêche l'intéressé de confier l'examen

de sa cause à un tribunal "indépendant et impartial". Le professeur J.

pense, avec Echterhölter (Juristenzeitung, 1956, page 145), que toute

renonciation aux droits de l'article 6 paragraphe 1 est dépourvue de

validité; tout au plus une renonciation à l'exercice de ces droits

pourrait-elle être licite dans certains cas; encore faudrait-il qu'elle

intervienne dans des conditions conformes à la notion de "fair trial".

 

Le professeur J. conteste la thèse d'Echterhölter (loc. cit.) selon

laquelle l'article 6 paragraphe 1 ne régit que les actions pénales et

la justice civile décisoire. Il estime inadmissible qu'un Etat

contractant puisse se soustraire au respect dû aux Droits de l'Homme

par cela seul qu'il s'agit en l'espèce d'une procédure administrative.

 

D'après le professeur J., la nullité de la renonciation possède un

caractère absolu et, dès lors, ne saurait se prescrire par l'expiration

du délai d'un mois que prévoit l'article 245 de l'Abgabeordnung.

 

Le conseil du requérant reproche en outre aux juridictions allemandes

de ne pas avoir pris en considération les arguments que X. avait

expressément tirés de la Convention. Il y voit une raison

supplémentaire de ne pas s'arrêter à l'exception de tardiveté que le

fisc a opposée à X. et que le Bundesfinanzhof a accueillie dans son

arrêt du ... 1960.

 

Considérant que le requérant ne formule pas clairement l'objet de sa

demande;

 

EN DROIT

 

Considérant qu'aux termes de l'article 26 (art. 26) de la Convention

de Sauvegarde des Droits de l'Homme et des Libertés fondamentales, la

Commission ne peut être saisie qu'après l'épuisement des voies de

recours internes, tel qu'il est entendu selon les principes de droit

international généralement reconnus;

 

Que cette condition ne se trouve pas remplie du seul fait que la

victime de la violation alléguée a, comme en l'espèce soumis son cas

aux divers tribunaux et cours dont ledit article 26 (art. 26) exige en

principe la saisine; qu'il faut également que l'intéressé ait agi dans

les délais légaux et non point tardivement (cf., entre autres, les

décisions relatives à la recevabilité des requêtes n° 352/58, 359/58,

373/58, 671/59, 691/60, 693/60, 818/60 et 958/60); qu'en statuant, le

11 janvier 1961, sur la recevabilité de la requête n° 788/60 du

Gouvernement autrichien contre le Gouvernement italien, la Commission

a rappelé qu'il appartient en principe à la législation nationale de

chaque Etat contractant de créer les juridictions appropriées, d'en

délimiter la compétence "et de fixer les formes et délais que les

justiciables doivent respecter pour y accéder" (Recueil de Décisions

de la Commission, VII, page 65);

 

Que les griefs énoncés dans la présente requête ont été invoqués devant

le Service des Contributions, lequel jouait en l'occurrence le rôle

d'une juridiction de première instance, après l'expiration du délai

d'un mois dont X. disposait pour les soulever (article 245 du Code des

impôts);

 

Qu'au surplus, l'examen du dossier ne permet pas en l'état de dégager,

même d'office, l'existence de circonstances particulières de nature à

dispenser le requérant, selon les principes de droit international

généralement reconnus, d'exercer le recours en question dans le délai

susmentionné;

 

Qu'il appert donc que X. n'a pas observé les prescriptions précitées

de l'article 26 (art. 26) de la Convention; qu'il échet, dès lors, de

rejeter la requête par application de l'article 27 paragraphe 3

(art. 27-3) de la Convention;

 

Par ces motifs, déclare la requête irrecevable".