EN FAIT

 

Considérant que les faits de la cause peuvent se résumer ainsi:

 

La requérante, de nationalité luxembourgeoise, née en 1929 à Luxembourg

et y domiciliée, est médecin-gynécologue. Par acte sous seing privé du

5 juin 1970, elle a mandaté Me A., avocat-avoué à Luxembourg, pour

"introduire auprès de la Commission européenne des Droits de l'Homme

une réclamation contre les décisions rendues contre elle par le Conseil

et le Conseil supérieur de discipline du Collège médical du

Grand-Duché". Compte tenu de la législation luxembourgeoise (article

215 du Code civil) qui stipule l'incapacité juridique de la femme

mariée, l'époux de la requérante, le docteur A., a contresigné cette

procuration aux fins d'autorisation maritale.

 

La requérante expose qu'en 1967 il fut créée à Luxembourg une

association sans but lucratif "Famille Heureuse, mouvement

luxembourgeois pour le planning familial", ayant pour objet de propager

l'idée d'une "régulation des naissances selon des conceptions de

responsabilité sociale, médicale, familiale et économique". La

requérante s'était mise à la disposition de cette association pour

l'aider dans la réalisation de ces objectifs. L'association s'affilia

à l'International Planned Parenthood Federation, reconnue par plusieurs

organisations spécialisées des Nations Unies (notamment l'OMS,

l'Unesco, l'Unicef, le B.I.T. et la F.A.O.) ainsi que par l'Ecosoc et

elle décida d'ouvrir un centre de documentation et de consultation

auquel devait s'adjoindre un dispensaire à l'intention, d'une part, des

personnes économiquement faibles et socialement déshéritées, d'autre

part, des personnes désirant obtenir des informations en matière de

stérilité naturelle ou accidentelle, de médecine préventive,

d'éducation sexuelle et de contrôle des naissances. Ce centre devait

comporter également une bibliothèque et être animé par des conseillers

et des assistantes sociales. Un médecin gynécologue devait être engagé

sous contrat. Selon une lettre adressée le .. janvier 1967 par le

Conseil d'administration de l'association au Collège médical du

Grand-Duché de Luxembourg, ce médecin se bornerait à faire de la

médecine préventive et à donner des conseils médico-sociaux.

 

Par lettre du .. avril 1967, le Collège médical marqua son désaccord

au projet de création d'un dispensaire par le mouvement de planning

familial. Selon la requérante, le projet s'était heurté à l'hostilité

de ses collègues gynécologues qui invoquèrent le principe du libre

choix du médecin et l'interdiction de concurrence déloyale.

 

Entre-temps, le dispensaire en question fut créé et la requérante avait

accepté d'en être le médecin gynécologue. De plus, afin de promouvoir

le planning familial, elle prêtait son concours à titre gratuit.

 

Le .. juin 1967, le Collège médical, invoquant l'article 23 de la loi

du 6 juillet 1901, sur l'organisation et les attributions du Collège

médical qui lui confère une mission de surveillance de l'exercice de

l'art de guérir et de tout ce qui intéresse la santé publique, convoqua

la requérante à se présenter devant lui le .. juillet 1967 afin de

fournir des éclaircissements sur ses activités médicales au centre de

planning familial.

 

La requérante ne donna pas suite à cette invitation, mais offrit de

fournir par écrit toutes les explications utiles. Par la suite elle

maintint son refus de comparaître, bien que l'invitation fût renouvelée

à plusieurs reprises.

 

Le Collège médical dressa le .. novembre 1967 procès-verbal constatant

à charge de la requérante une infraction à l'article 23 de la loi sur

l'organisation et les attributions du Collège médical en ce que la

requérante, par son refus de comparaître devant le conseil médical,

aurait entravé celui-ci dans l'exercice des missions de surveillance

à lui confiées par la loi. Le procès-verbal fut transmis au conseil de

discipline du Collège médical.

 

La requérante demanda en vain la récusation de certains membres

siégeant dans ce conseil (décisions du conseil de discipline du ..

février 1968 et du conseil supérieur de discipline du .. décembre

1968). Examinant l'affaire quant au fond, le conseil de discipline du

Collège médical lui infligea, le .. mars 1969, la peine disciplinaire

de l'avertissement. Celle-ci interjeta appel le .. mars 1969. Le

conseil supérieur de discipline confirma le .. juillet 1969 la décision

du conseil de discipline.

 

La requérante joint au dossier un extrait du plumitif de l'audience du

conseil supérieur de discipline, examinant son appel, dont il ressort

que le ministère public avait conclu à la réformation de l'arrêt

attaqué.

 

La requérante forma un pourvoi en cassation pue la Cour supérieure de

justice, formée en cour de cassation, déclara irrecevable le .. avril

1970 au motif que la loi du 6 juillet 1901 prévoit que les décisions

du conseil supérieur de discipline du Collège sont rendues en dernier

ressort et sans recours pour le condamné.

 

La requérante allègue d'abord une violation de l'article 6 de la

Convention européenne des Droits de l'Homme. A ce sujet, elle soutient

que le conseil de discipline qui lui a infligé une sanction

disciplinaire ne constituait pas un tribunal indépendant et impartial,

car il était composé en partie des médecins qui, au sein du Collège

médical, avaient provoqué l'action disciplinaire. De plus, l'hostilité

de principe du Collège médical à l'idée du contrôle des naissances et

à une conception sociale de l'exercice de la médecine, telle que prônée

par la requérante, serait notoire.

 

La requérante entend également fonder son action devant la Commission

sur l'article 7 de la Convention, car elle estime avoir encouru une

condamnation "pour un acte qui n'est pas un infraction d'après le droit

national ou international". Elle estime ne pas avoir, par son refus de

comparaître devant le Collège médical, entravé la mission de

surveillance de la santé publique assumée par cet organe en vertu de

la loi et elle souligne qu'elle avait offert de fournir par écrit tous

les renseignements pertinents. La requérante relève que la loi définit

la faute disciplinaire (article 25 de la loi du 6 juillet 1901

précitée) comme "fait contraire à l'honorabilité et à la dignité

professionnelles et ... fautes graves dans l'exercice de guérir" et

plaide que son attitude ne pouvait rentrer dans cette qualification.

 

La requérante sollicite que la Commission reconnaisse le bien-fondé de

ses prétentions.

 

EN DROIT

 

Considérant que la requérante se plaint essentiellement de décisions

rendues contre elle par le Conseil et le Conseil supérieur de

discipline du Collège médical du Grand-Duché de Luxembourg lui

infligeant la peine disciplinaire de l'avertissement, qu'à ce sujet

elle allègue que des violations des droits et garanties stipulés à

l'article 6 (art. 6) de la Convention de Sauvegarde des Droits de

l'Homme et des Libertés fondamentales ont entaché la procédure

disciplinaire dont elle a fait l'objet, qu'il y a lieu de faire

observer à ce propos que l'article 6 (art. 6) dispose en son paragraphe

1er que: "Toute personne a droit à ce que sa cause soit entendue

équitablement, publiquement et dans un délai raisonnable, par un

tribunal indépendant et impartial, établi par la loi, qui décidera ...

du bien-fondé de toute accusation en matière pénale dirigée contre

elle" et que les paragraphes 2 et 3 de l'article 6 (art. 6)

s'appliquent exclusivement aux personnes accusées d'une infraction

pénale; qu'en l'espèce, il ne fait pas de doute que la requérante a

fait l'objet d'une procédure disciplinaire et qu'elle ne peut pas être

considérée comme personne accusée au sens des paragraphes 1, 2 et 3 de

l'article 6 (art. 6-1, 6-2, 6-3);

 

Qu'à ce propos, la Commission se réfère à sa jurisprudence constante

(cf. décisions sur la recevabilité des requêtes No 734/60 X. c/R.F.A.

in Recueil 6 p. 28, No 2793/66X c/Autriche in Recueil 23, p. 125 et

également décision sur la requête No 4121/69 c/République Fédérale

d'Allemagne in Recueil 33 page 23); que la requête est donc, sous ce

rapport, incompatible avec les dispositions de la Convention, au sens

de l'article 27 par. 2 (art. 27-2) de la Convention;

 

Considérant également que la requérante allègue que sa condamnation

pour une prétendue faute disciplinaire constitue une violation de

l'article 7 (art. 7) de la Convention, que l'article 7 (art. 7) stipule

que "Nul ne peut être condamné pour une action ou une omission qui, au

moment où elle a été commise, ne constituait pas une infraction d'après

le droit national ou international .."; que, cependant, les procédures

qu'entend dénoncer la requérante se sont déroulées devant les

juridictions disciplinaires et concernaient l'exercice de l'art médical

et de toute évidence n'avaient pas pour objet des poursuites du chef

de préventions formulées en vertu de la loi pénale; que

l'interprétation de la Commission selon laquelle la notion d'infraction

telle qu'elle est envisagées par l'article 6 par. 2 et 3

(art. 6-2, 6-3) de la Convention, n'englobe pas des infractions de

nature disciplinaire, vaut également pour ce même terme employé dans

la texte du par. 1er de l'article 7 (art. 7) de la Convention; que

partant, les allégations de la requérante à cet égard ne tombent pas

dans le champ d'application des garanties prévues par l'article 7

(art. 7) de la Convention; que l'examen de cette partie de la requête

échappe donc également à la compétence ratione materiae de la

Commission; que la requête est donc, sous ce rapport, incompatible avec

les dispositions de la Convention, au sens de l'article 27 paragraphe

2 (art. 27-2);

 

Par ces motifs, DECLARE LA REQUETE IRRECEVABLE.